Laos

Lorsque son fils de 15 ans, Mathis, a commencé à traverser une crise d’identité typique de l’adolescence rebelle et à développer des valeurs discutables, Xavier savait qu’il ne disposait que d’une marge de manœuvre très étroite pour corriger le cap. Il l’a retiré de l’école pendant un mois et l’a emmené à la rencontre des villageois dans les montagnes et la jungle du Laos, dans l’espoir qu’un face-à-face avec un monde au-delà de son petit village français puisse lui permettre de repartir à zéro.

« J’ai décidé d’emmener Mathis avec moi lors de ce voyage pour deux raisons », a expliqué Xavier. « Tout d’abord, je voulais lui ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure, replacer ses propres difficultés dans un contexte plus large et l’amener à réfléchir à ce qui est vraiment important. Ensuite, j’ai pensé qu’il était temps que notre relation évolue vers quelque chose de plus mature, où nous ne sommes pas seulement père et fils, mais aussi amis et compagnons de voyage, décidant ensemble de ce que nous allions faire et respectant les centres d’intérêt de l’autre. »

Mathis et Xavier au départ de Toulouse
à la frontière entre la Thaïlande et le Laos

Xavier avait prévu un voyage en solo au Laos pour venir en aide à l’ONG AFAEL l’Elephant Blanc, en fournissant des photos pour ses campagnes de sensibilisation. Cette association franco-australienne œuvre pour répondre aux besoins fondamentaux des écoles de six villages : elle répare les bâtiments délabrés, fournit des repas et des fournitures scolaires aux élèves, et apporte une aide financière aux enseignants et aux élèves afin qu’ils puissent poursuivre leurs études à l’université.

Le Laos était un choix intéressant pour un voyage père-fils destiné à renforcer leurs liens. Surnommé par la France coloniale « la perle de l’empire », le Laos souffre encore aujourd’hui de son ancienne réputation de « Triangle d’Or de l’opium », l’un des plus grands producteurs mondiaux d’opium et d’héroïne. La pauvreté, la dépendance et les difficultés économiques laissées dans le sillage de cette entreprise coloniale pèsent encore lourdement sur cette région aujourd’hui. Le Laos détient également le triste record d’être le pays le plus bombardé au monde. Un podcast documentaire de la BBC met cela en perspective : pendant la guerre du Vietnam, au cours de laquelle le Royaume du Laos avait officiellement déclaré sa neutralité, les États-Unis ont tenté de bloquer les forces communistes vietnamiennes actives dans cette région en larguant l’équivalent du chargement d’un bombardier toutes les 8 minutes, 24 heures sur 24, pendant plus de 8 ans.  

Des décennies après la guerre, cet héritage continue de tuer et de mutiler des dizaines de milliers de civils, d’empoisonner les terres agricoles et de nuire au développement économique. Des programmes d’aide internationale, tels que ceux de l’ONU et de l’Union européenne, aident le Laos à surmonter ce passé traumatisant grâce à un tourisme responsable qui offre des opportunités économiques tout en protégeant l’environnement et en valorisant les cultures et traditions locales. C’est cette nouvelle vague de tourisme responsable qui a fortement attiré Xavier au Laos.

En janvier 2016, Xavier et Mathis ont pris l’avion pour Bangkok, en Thaïlande, puis un train de nuit jusqu’à Vientiane, où se trouve le siège de l’ONG l’AFAEL, ou l’Éléphant Blanc, voir l’article dans Solidarité. Ils ont passé trois jours avec les responsables du site au siège de Vientiane, puis se sont rendus dans les villages pour visiter leurs projets. L’une de nos photos préférées de cette visite est désormais accrochée dans notre cuisine : on y voit deux jeunes écoliers en train de manger le déjeuner fourni par l’ONG, riant joyeusement tandis que Xavier les prend en photo.

De là, ils se sont mis d’accord sur un itinéraire plus ou moins circulaire qui les mènerait à The Gibbon Expérience, dans le parc national de Nam Kan près de Huay Xai – la seule destination qu’ils avaient prévu de visiter avant de quitter la France.

Pour avoir plus de détails, cliquez sur la carte

Le bus de nuit de Vientiane à Luang Prabang.

« Nous étions un peu inquiets quant aux conditions de voyage dans ce bus de nuit, mais quand nous l’avons vu, nous avons tous les deux éclatés de rire. Il était éclairé comme une discothèque, tout neuf et tape-à-l’œil. À l’intérieur, le confort était au rendez-vous, avec des couchettes à la place des sièges. Nous nous sommes précipités à l’arrière du bus, où se trouvait une couchette double pour nous deux, à l’écart du va-et-vient des autres passagers. »

« Le trajet en bus pourtant était un peu tendu ! Au milieu de la nuit, le chauffeur s’est arrêté près d’une cabane au bord de la route pour laisser les passagers descendre acheter des boissons, des snacks et aller aux toilettes. Autour de la cabane, il y avait plusieurs types armés de mitraillettes et des prostituées partout. C’était chaud ! Mathis dormait, j’ai donc décidé de le laisser dormir et j’ai espéré que nos vessies ne se videraient pas avant d’arriver au prochain arrêt ! »

« Luang Prabang, l’ancienne capitale du Laos, était le point de départ idéal pour notre trek. En 2016, la ville était encore très décontractée et paisible, sans trop de touristes. C’est une ville très verte, nichée dans une vallée entourée de montagnes et traversée par le Mékong. Nous avons particulièrement apprécié de voir les moines sortir en file indienne du monastère chaque matin pour aller recueillir les offrandes de nourriture de la journée à travers la ville. C’était un rituel très émouvant. »

Louang Prabang
Louang Prabang de nuit
L'aumône matinale au Laos, appelée le Tak Bat

Les bateaux sur le Mékong et la Nam Ou jusqu’à Nong Khiaw et Muang Khua. 

« Nous avons quitté Luang Prabang à bord d’une pirogue étroite pouvant accueillir une dizaine de personnes seulement, assises côte à côte sur de longs bancs durs. Nous formions un mélange de touristes et d’habitants du coin, car c’était le moyen de transport le moins cher pour rejoindre Nong Khiaw. Il faisait frais et il pleuvait ; ils ont donc tendu une bâche sur des arceaux métalliques, avec des parois descendantes pour nous abriter de la pluie pendant ce trajet d’une journée jusqu’à Nong Khiaw. Entre les rideaux, nous pouvions apercevoir les montagnes et la jungle qui défilaient sous nos yeux : des heures et des heures de jungle à perte de vue. À un moment donné, le vieux moteur hors-bord a crachoté puis s’est arrêté, et nous avons commencé à dériver au milieu de la jungle dans un silence à la fois bienvenu et un peu angoissant. Les bateliers ne semblaient pas particulièrement surpris et ont réussi à le remettre en marche en quelques minutes. La nuit à Nong Khiaw n’a été qu’une brève escale avant de prendre une autre pirogue le lendemain matin pour rejoindre Muang Khua, une fois de plus sous la pluie fraîche. »

Le bus vers les villages de montagne de la province de Luang Namtha. 

« Nous sommes restés trois jours dans la province et avons loué une moto pour explorer les environs. Après une journée passée à explorer le dédale de sentiers sous la canopée de la jungle, en voyageant de village en village, nous nous sommes rendu compte que nous avions un problème. Les routes étaient tellement criblées de nids-de-poule qu’il devenait difficile de garder l’équilibre à deux sur la moto. Mathis avait très envie d’avoir sa propre moto ; ainsi, les deux jours suivants, nous avons sillonné la jungle de village en village sur nos deux motos. 

Le deuxième jour, accompagnés d’un jeune Suisse également en moto que nous avions rencontré ce matin-là, nous avons traversé la jungle en empruntant une série de longs sentiers pour rejoindre un village Akha pour découvrir la vie de l’une des minorités ethniques du Laos, qui a su préserver sa langue, sa culture et sa religion animiste malgré les préjugés et les pressions. 

Mathis adorait cette liberté (un peu trop peut-être !), mais il était vraiment important pour lui de sentir que je lui faisais confiance. Je pense qu’il a commencé à me voir non seulement comme son père, mais aussi comme un ami et quelqu’un capable de l’accompagner dans la réalisation de ses rêves. »

Le bus pour Huay Xai et le parc national de Nam Kan. 

« Avant de quitter la France, j’ai demandé à Mathis de consulter plusieurs guides touristiques pour me faire part de ce qu’il souhaitait faire pendant notre séjour au Laos. Ce voyage se voulait une aventure partagée, et non un parcours qui lui serait imposé. Il a choisi « The Gibbon Experience », un programme de conservation axé sur le tourisme, salué par le magazine National Geographic comme l’une des expériences uniques du Laos : dormir dans les cabanes dans les arbres les plus hautes du monde, au cœur de la canopée, et faire de la tyrolienne d’une cabane à l’autre pour découvrir cet incroyable parc national. » 

« Mais l’une des meilleures expériences ici a été les personnes que nous avons rencontrées : des jeunes Européens d’une vingtaine d’années animés d’une véritable curiosité pour le monde. Cela lui a montré que les adultes ennuyeux n’étaient pas les seuls à se soucier de la diversité culturelle, de l’histoire, des séquelles de la guerre, du racisme et de la préservation de l’environnement. Et comme nous ne parlions qu’anglais avec eux, il a également compris l’intérêt de rester attentif en classe ! Nous avons aussi profité de ces trois jours, perchés au-dessus de la canopée, pour aborder tous les sujets qui préoccupent un garçon de 15 ans pressé de grandir : les filles, la drogue, l’alcool et la liberté. Certaines de ces discussions se sont prolongées lors des dîners avec les jeunes adultes, qui ont ouvertement partagé leurs expériences avec Mathis, confirmant ainsi une grande partie de ce que je lui avais dit. Entendre cela de la bouche d’autres jeunes a donné à mes conseils une légitimité qu’ils n’auraient pas eue pour lui autrement. »

Daauw Village, Projet Kajsiab Guest House, à Huay Xai.

« Nous recherchions des hébergements chez l’habitant dans la région et avons découvert le Projet Kajsiab. Nous avons été très touchés par ce que nous y avons découvert. Ce projet s’appuie sur le tourisme responsable pour générer des fonds au profit du peuple Hmong. Pendant la guerre du Vietnam, cette minorité ethnique a été secrètement recrutée par la CIA pour combattre les forces communistes au Laos. Lorsque les États-Unis se sont retirés du Vietnam, les Hmong restés sur place ont été massacrés. Ils sont encore aujourd’hui victimes de discrimination, notamment du refus de la citoyenneté, ce qui les expose à des abus et à des discriminations et limite souvent leur capacité à voyager, à posséder des terres, à suivre des études ou à occuper un emploi dans la fonction publique.

Pendant plusieurs jours, j’ai discuté avec les propriétaires et j’ai photographié pour eux leur complexe du village de Daauw ainsi que leurs projets dans les villages d’où venaient des Hmong, qui comprennent un refuge pour femmes, un centre de formation professionnelle pour femmes, des structures d’accueil et d’éducation pour les enfants, ainsi que des projets d’échanges culturels (voir l’article dans Solidarité). J’ai été tellement impressionné par leur projet que je m’en suis inspiré pour créer le projet Begue Lodge, que j’ai développé en collaboration avec des amis au Sénégal. » 

Après plusieurs jours de jungle, il était temps pour nous de nous refaire une beauté

Le bateau sur le Mékong jusqu’à Luang Prabang et retour a Vientiane. « Après nos expériences dans les petites pirogues sur le Nam Ou sous la pluie, nous étions ravis de descendre le Mékong à bord d’un bateau fluvial plus spacieux et moderne, mais cela s’est avéré être une très longue journée sur le fleuve quand même. Le paysage était captivant : la rivière serpentait entre des montagnes verdoyantes et comportait même quelques rapides à franchir. Mathis levait les yeux de son jeu vidéo de temps en temps pour admirer le paysage, tout en réussissant malgré tout à passer au niveau suivant. Pendant ce long trajet de retour, je lui ai demandé quels avaient été ses moments préférés du voyage. Bien sûr, la Gibbon Expérience et les aventures à moto ont remporté un franc succès, mais il m’a aussi confié qu’il avait apprécié de passer du temps ensemble comme ça – des compagnons de voyage prenant ensemble les décisions sur ce qu’il fallait faire et voir. Il m’a prévenu que cela ne le rendait pas plus enthousiaste pour l’école (sauf peut-être pour les cours d’anglais), mais il a ajouté qu’il avait beaucoup de choses à méditer… toutes les personnes que nous avions rencontrées, tous les endroits que nous avions découverts, la découverte du mode de vie des autres, et surtout toutes les conversations que nous avions eues en chemin »

Les eaux tranquilles du Mékong
Les eaux tumultueuses du Mékong
Le port de Pak Beng sur le Mékong

« Pendant ce voyage, j’avais également essayé d’éveiller son intérêt pour la photographie. Alors pendant le voyage de retour vers Bangkok, j’ai regardé les photos qu’il avait prises tout au long de ces expériences. Le résultat est devenu plus tard une blague de famille : nous avons dit que nous ferions un beau livre de ses photos, intitulé « Poulets et cochons du Laos ».



Deux de ses innombrables images, jusqu’au jour où il a enfin osé photographier quelqu’un.

Bravo Mathis !

Cliquez sur la première image pour l’agrandir

Laisser un commentaire