Les sables mouvants du Sahara algérien
Un conte d’avertissement sur l’enchantement
Partie 7. Epilogue: L’importance des guides

Au cours de notre voyage de plus de 9 000 kilomètres depuis notre domicile dans le sud-ouest de la France, nous avons publié quelques photos et commentaires sur un groupe Facebook populaire dédié aux voyages en Land Rover. Nous avons été surpris par l’intérêt que notre voyage a suscité chez certains voyageurs connus, mais aussi par les commentaires de certains lecteurs qui s’opposaient fermement à l’idée de voyager en Algérie s’ils devaient être accompagnés d’un guide.
Nous comprenons (mieux que quiconque désormais) ces objections, mais l’Algérie a ses raisons d’exiger la présence de guides, et nous avons eu la chance d’avoir d’excellents guides dont la présence était à la fois bienvenue et enrichissante. Otchi et son cousin, qui nous ont accompagnés dans les dunes du parc du Tassili n’Ajjer (voir les parties 2 et 3), ont été des ajouts fantastiques à notre groupe, tout aussi enthousiastes que nous à l’idée d’explorer de nouvelles régions, profitant de la présence de 7 véhicules bien équipés avec des pilotes expérimentés au cas où il aurait besoin d’être dépanné. Lorsque nous regardions la carte avec lui pour planifier la journée, nous lui demandions si nous pouvions aller ici ou là, et il avait alors les yeux qui brillaient et disait doucement avec un sourire : « J’ai toujours voulu essayer par-là », et nous partions. Le soir, ils campaient discrètement à l’écart du groupe, nous laissant seuls sous les étoiles. Lorsque nous avions besoin de bois de chauffage au milieu du Sahara, Otchi savait où aller, nous emmenant parfois dans des endroits apparemment arides et nous disant de creuser pour trouver des arbres sous les dunes de sable. Lorsque nous étions à court d’eau, il connaissait une guelta non loin de là qui pouvait nous en fournir, nous évitant ainsi de passer une demi-journée à chercher une route et une ville. Et ses récits d’enfance, lorsqu’il parcourait cette région à mobylette à la recherche de peintures préhistoriques pour des archéologues, ont vraiment enrichi notre expérience.
L’astuce consiste à trouver une bonne agence et à leur parler de vos centres d’intérêt et de vos capacités afin qu’ils puissent vous trouver les guides appropriés. Nous avons des amis voyageurs qui ont récemment visité cette région et qui ont fait appel à l’un des services les plus connus. Ils ont vécu une expérience désagréable avec des guides qui voulaient s’en tenir à un circuit standard sans s’aventurer trop loin sur des terrains techniques, ce qui, à vrai dire, est ce que souhaitent de nombreux visiteurs.
Les guides qui nous ont accompagnés à l’aller et au retour ont également été extrêmement serviables, même si au début nous ne nous rendions pas compte de tout le travail qu’ils accomplissaient pour nous permettre de nous déplacer d’un point à un autre avec un minimum de tracas dans un labyrinthe bureaucratique et réglementaire qui change chaque jour et dans chaque wilaya. Le gouvernement algérien fait de son mieux pour ouvrir les régions du Sahara au tourisme, mais il doit trouver un équilibre délicat entre cela et des risques sécuritaires très réels.
Sans aucun frais pour les touristes (au-delà de tout accord qu’ils pourraient avoir avec les agences de guides), ils mobilisent des escortes policières sur des centaines de kilomètres de terrain difficile, poussiéreux, cahoteux et accidenté, escortant des visiteurs mécontents et pleurnichards d’un district à l’autre. Leur connaissance quotidienne du terrain en matière de sécurité est cruciale pour les voyageurs ici, et à plusieurs reprises, nous avons constaté que leur connaissance locale était bien plus utile que nos sites web des affaires étrangères avec leurs zones de sécurité et leurs avertissements qui semblaient souvent déconnectés de la réalité sur le terrain.
Nous avons rencontré des voyageurs à vélo et à moto qui ont réussi à parcourir de longues distances sans guide ni escorte en se présentant régulièrement à la police locale en cours de route. Si vous souhaitez visiter cette région mais que vous ne pouvez pas accepter l’idée d’avoir un guide ou des escortes, il peut être utile de rechercher des témoignages de motards récents. Il convient toutefois de noter qu’un touriste espagnol a été kidnappé près d’Assekrem pendant notre séjour (voir Partie 5) et que les escortes sont là pour une bonne raison.
Nous sommes également conscients que le coût peut représenter un obstacle pour les voyageurs solitaires ou les petits groupes (environ 200 euros par jour). Une solution consiste à s’appuyer sur les nombreux groupes Overlanding présents sur les réseaux sociaux pour trouver des compagnons de voyage partageant les mêmes attentes et ainsi partager les frais. Dans le Tassili avec un guide, il est tout à fait possible pour les membres d’un groupe de préserver leur ‘espace’ et de s’étendre, que ce soit sur la piste ou au campement.
Toutefois, d’après certains commentaires que nous avons reçus, les réticences à voyager avec un guide semblaient moins liées à des questions de coût ou de logistique qu’à une certaine philosophie du voyage fondée sur la « liberté ».
Cette réticence à voyager avec un guide est peut-être le résultat de siècles de déformation des exploits des grands explorateurs, dont les rapports d’expédition décrivent leurs aventures intrépides dans des territoires inconnus et hostiles, apparemment sans aide. Ils reconnaissent rarement qu’ils ont été aidés par des guides ou des sherpas locaux, souvent plus nombreux qu’eux dans leurs exploits, ou qu’ils en dépendaient totalement. Les noms ou les photos des guides ne sont presque jamais consignés pour la postérité. Les historiens ont commencé à passer au crible une multitude de documents afin de déchiffrer et de documenter le rôle essentiel que les guides locaux ont joué dans toutes les grandes explorations européennes et américaines, à travers les mers, vers les pôles, au cœur de l’Afrique et jusqu’aux plus hauts sommets du monde. Dans ses écrits sur ses expéditions en Afrique au milieu du XIXe siècle, l’explorateur et médecin écossais David Livingstone a été l’un des premiers explorateurs à reconnaître ses guides et leurs services inestimables, ce qui a conduit la Royal Geographical Society à décerner des médailles aux assistants locaux qui ont soutenu le travail de Livingstone. (Voir par exemple l’exposition en ligne « Hidden Histories of Exploration » de la Royal Geographical Society).
Les explorateurs-touristes d’aujourd’hui peuvent avoir l’impression que les territoires qu’ils visitent ont déjà été cartographiés et que StarLink et les appareils de communication modernes les tiendront informés et en sécurité, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Certains ressentent peut-être le besoin de soigner leur image d’explorateurs hors des sentiers battus pour leur compte Instagram. Ils n’ont pas besoin de l’aide des habitants et sont fiers de leur autonomie. Pour nous, s’il est essentiel d’être autonome lorsque cela est nécessaire, il n’y a pas de gloire particulière à se parachuter dans une région inhabitée et à l’explorer de manière isolée, en minimisant les contacts avec la population locale. Combien de fois avons-nous entendu des globe-trotters s’exclamer « ce sont les gens que l’on rencontre» lorsqu’on leur demande ce qu’ils ont préféré dans leur voyage ? Nous pensons qu’il est important de d’interagir et soutenir les personnes qui vivent dans ces endroits. S’arrêter à un stand au bord de la route pour acheter des oranges et des tomates, même si vous n’en avez pas vraiment besoin, ou séjourner de temps en temps dans une maison d’hôtes même si ce n’est gère nécessaire, est important pour soutenir l’économie locale. C’est aussi une question de courtoisie élémentaire et un signe de respect que de reconnaître les personnes dont vous traversez les terres et qui font autant partie du paysage que les montagnes et les déserts que vous êtes venu apprécier.
Nous savons bien que cette idée d’interagir avec les habitants et de séjourner dans des villes plutôt que de camper dans la nature est particulièrement agaçante pour les voyageurs qui sont entièrement équipés, souvent à grands frais, pour profiter de la liberté et de l’indépendance dans la nature. Il n’est pas surprenant que beaucoup s’opposent fermement à passer leurs nuits dans des parkings d’hôtels abandonnés ou des stations-service alors qu’ils ont équipé leurs véhicules pour vivre confortablement dans la nature. Certains des plus jeunes membres de notre groupe, plus intéressés par le « dune bashing » que par la découverte du pays et de sa culture, ont été très déçus par la situation, menaçant de partir seuls et de s’enfuir vers la frontière tunisienne pour ne plus jamais revenir en Algérie. Nous n’aimions pas non plus les campements sur les parkings, mais nous n’avions pas le choix et cette situation nous a permis d’avoir un aperçu de la vie dans de petites villes que nous n’aurions jamais visitées autrement. Cela fait également partie de la mosaïque de nos souvenirs de l’Algérie et nous n’avons pas l’impression d’avoir gaspillé notre temps. Le frisson de l’exploration consiste parfois simplement à errer dans une petite ville au bord du désert après la tombée de la nuit pour trouver quelque chose à manger.
Remerciements et références :
Un immense merci à toute l’équipe pour cette aventure inoubliable : Bertrand, Corinne, Vincent, Cathy, Jean-Marc, Valérie, Claude, Adrian, Delphine, Arnaud, Cédric, ainsi que nos formidables guides Amastan, Otchi, et Laid.
Les références historiques contenues dans ces articles n’auraient pas été possibles sans la richesse d’informations du numéro spécial du magazine GEO Histoire (mai 2012) : L’Algérie 1830-1962 : De la conquête française à l’indépendance. Toute erreur dans la synthèse et le récit de cette histoire complexe m’est entièrement imputable.
Les noms de certaines des personnes rencontrées ont été modifiés.
