Senegal Blues
« Attention – ça noircit les mains. » Lika Diop a retourné ses paumes pour me montrer ses mains noires, avec un petit sourire enjoué. J’ai écrasé les feuilles une à une entre mes doigts roses, impatiente que la magie opère. « Attends juste quelques minutes, tu verras. »
L’indigo. Une teinture noble, symbole de richesse et de fertilité, fondement des routes commerciales à travers l’Inde, l’Asie et l’Afrique, aujourd’hui une mauvaise herbe à la lisière du village, à peine reconnue par une population dont l’histoire culturelle et économique prospérait autrefois grâce à elle.
Nous nous sommes rendus dans le village de Niodior, situé sur une des plus grandes iles du delta du Siné Saloum afin de rencontrer Lika, qui tente de ressusciter le processus de teinture naturelle à l’indigo tant que la dernière « vieille mamma » qui se souvient de la recette peut encore la transmettre. Lika, une institutrice de 45 ans, se souvient de l’époque où les vêtements de mariage étaient tous fabriqués avec de l’indigo local. Ce processus complexe et laborieux, qui pouvait prendre jusqu’à 10 jours, a été remplacé par des teintures synthétiques achetées en magasin et ne nécessitant que 30 minutes, ou plus simplement, par l’achat de tissus asiatiques bon marché déjà teintés.
Lika et son collègue ‘chimiste amateur’ Khali Sarr nous ont guidés vers le champ d’indigo, en cheminant à travers la place du village, avançant gracieusement entre les poulets, les chèvres, les enfants qui courent et les livraisons de charrettes à cheval. Des maisons en béton à deux étages, portes ouvertes menant à des intérieurs en carreaux multicolores, ont fait place à des cabanes en tôle ondulée le long du bolong, un chenal de l’estuaire du Saloum bordé des mangroves. Nous sommes passés sous une arcade de cocotiers puis longé le terrain de foot de terre battue jusqu’à la limite du village où pousse l’indigo.
Le delta du Saloum est un site d’une beauté aussi remarquable que fragile, classé par l’UNESCO et la Convention de RAMSAR sur les zones humides ‘importance internationale et pour sa valeur universelle. Mais faire coexister ces précieux labels de protection de l’environnement en une industrie touristique florissante et durable n’est pas chose facile. Notre parcelle d’indigo partagée un petit coin de paradis avec la décharge municipale à ciel ouvert. La végétation tropicale et la forêt de mangrove se disputent ici l’espace avec des jardins de fleurs en plastique qui se déversent dans l’estuaire. Alors que nous nous promenions jusqu’aux chevilles dans les herbes et les arbustes, chaussés de nos bottes de safari en éco-textile, nous avons demandé nerveusement s’il y avait des serpents, ayant été prévenus que l’île abritait des vipères et des cobras. Nos hôtes, portant des tongs, nous ont assuré qu’il n’y avait pas de serpents ici. Je me suis demandé si la présence des chèvres qui broutent dans les ordures n’éloignait pas les serpents, une pensée qui a fait place à une sorte de tolérance à la limite de la reconnaissance pour cette symbiose « plastique-paradis » contre-nature.
L’Indigofera Tinctoria, une plante banale à hauteur de genou avec des feuilles délicates en forme de goutte d’eau, pousse pendant « l’hivernage » qui, malgré son nom, est la saison des pluies d’été au Sénégal. Lika dit que l’indigo pousse comme de la mauvaise herbe, sans qu’il soit nécessaire d’en prendre soin, et qu’elle présente l’avantage supplémentaire que les chèvres ne la supportent pas. La récolte se fait à l’automne. Lika et ses collègues coupent soigneusement les tiges, en faisant attention à ne pas arracher les racines, et gardent les gousses de graines qu’ils coupent pour les repiquer dans le champ pour la saison suivante.
La recette transmise par la « vieille mamma » de Niodior nécessite 1,5 kilos de feuilles pour une seule fournée à même de teindre plusieurs draps. Nous sommes retournés au village où trois autres femmes nous attendaient à l’ombre sur un banc en bois devant le porche d’entrée de Lika. Pendant que les femmes séparaient les feuilles sur le perron, Khali et Lika se sont relayées pour réduire les feuilles en pâte dans un mortier en bois et en ressortir des poignées de pâte vert épinard pour faire des boules d’indigo. Lorsqu’il commence à sécher à l’air, l’indigo s’oxyde en une boule fibreuse de couleur noir foncé.
Nous avons déplacé l’opération vers le laboratoire de la terrasse sur le toit, où Lika a installé des stations pour chaque étape du processus. À mi-chemin entre l’ombre et le soleil, le laboratoire offre une vue à 360 degrés sur le bolong et la foret de mangrove, la place du village, le terrain de foot et les toits-terrasses des maisons voisines qui s’étendent jusqu’aux minarets de la mosquée au loin. Dans une partie ensoleillée de la terrasse, des boules d’indigo fabriquées plus tôt étaient en train de sécher. Elles resteront au soleil pendant 2 ou 3 jours, et une fois séchées, elles pourront être stockées et utilisées plusieurs mois plus tard. Le bain de fermentation est préparé en versant de l’eau chaude sur trois kilogrammes de cendres de bois finement filtrées. Lika nous dit que la cendre du baobab est la meilleure, mais qu’elle a aussi eu de bons résultats avec la cendre ordinaire du poêle à bois. Lorsque les boules d’indigo séchées sont ajoutées au bain, le mélange bouillonne et écume, se transformant en une soupe aux pois-cassés. Ce bain est laissé à fermenter au soleil pendant une semaine.
Debout au-dessus d’une cuve préparée plus tôt et prête à l’emploi, elle nous fait signe de la rejoindre autour de la baignoire tandis qu’elle fait lentement tourner la teinture fermentée. La teinture est encore d’un vert décevant, mais lorsqu’elle remue, des bulles se forment à la surface et prennent un éclat bleu foncé avant d’éclater et de disparaître dans le mélange. « Ça reste vert mais le tissu ressort bleu », me rassure-t-elle. Même si elle dit modestement qu’elle est encore en train d’expérimenter le processus, on nous rappelle qu’elle suit une recette transmise de génération en génération depuis des centaines d’années. L’histoire écrite dans cette partie du monde est inégale, mais la première trace de l’utilisation de l’indigo en Afrique de l’Ouest semble remonter au début du 15e siècle au Nigeria. Lika et les femmes de Niordior ont agi juste à temps pour maintenir intacte la chaîne de cette tradition orale vieille de 500 ans.
Le tissu à teindre est placé dans la cuve, remué et laissé reposer toute la nuit. Le jour suivant, le tissu est égoutté dans un panier en osier et suspendu pour s’oxyder au soleil. Ce processus est répété pendant au moins 3 jours, en fonction de la profondeur de la couleur souhaitée. Mais cette chimie complexe se transforme en art grâce à un processus hautement personnalisé de « batik » ou de coloration du tissu pour créer des motifs complexes. Lika nous montre l’un de ses premiers essais, un tissu d’un bleu ciel profond à couper le souffle, avec des motifs circulaires blancs. Le tissu lui-même a été tissé avec un motif de fleurs qui a pris un éclat légèrement contrasté pendant le processus de teinture, ajoutant de la profondeur et de l’éclat à mesure que la teinture est absorbée par le tissu. Lika a également expérimenté la méthode plus compliquée consistant à coudre des motifs dans le tissu en utilisant du fil de raphia qui résiste à la teinture pour créer des motifs sophistiqués. Lorsqu’on lui a demandé si les motifs étaient également transmis avec les recettes des anciennes mamans et s’ils avaient une signification culturelle, elle a souri timidement et a répondu qu’elle avait suivi un cours de tie-dye.
Nous sommes descendus de la terrasse dans le joli et frais salon carrelé de Lika, tandis qu’elle se transformait de chimiste en artiste culinaire, nous servant un tiep bou dien traditionnel composé de poisson, de manioc, de patates douces, de carottes et d’oignons servis sur du riz avec un mystérieux mélange d’épices qui a sans doute une histoire aussi longue et continue que la recette de l’indigo. Assis en cercle sur le sol, plongeant nos cuillères dans le plat partagé, nous avons parlé de la nouvelle vague d’intérêt pour les teintures naturelles et du marché potentiel des textiles portant un label écologique et humanitaire. Ce renouveau de l’indigo naturel est motivé par une prise de conscience croissante des impacts environnementaux et sanitaires de l’indigo synthétique, une industrie de 20 millions de euros utilisée pour tout ce qui est bleu – en particulier, le denim des jeans. Le processus, qui combine des produits chimiques à base de pétrole avec des produits chimiques dangereux, notamment des formaldéhydes et du cyanure, peut entraîner la mort de poissons dans les rivières et affecter la santé des travailleurs. J’ai demandé à Lika pourquoi elle s’était lancée dans ce processus laborieux de teinture à l’indigo naturel. A travers ses explications sur la tradition et la culture, j’ai compris entre les mots qu’elle était secrètement curieuse de voir si elle pouvait le faire.
Nous sommes sortis de la maison de Lika, engourdis par nos ventres repus et le soleil de midi de l’Afrique de l’Ouest. J’ai levé mon regard vers les minarets de la mosquée alors que l’appel de l’imam résonnait dans les ruelles endormies. En protégeant mes yeux avec ma main, j’ai remarqué une légère teinte bleue sur mon pouce et mon majeur. J’ai regardé cette tache tout au long de la journée tandis qu’elle s’estompait lentement, ressentant de l’admiration pour la curiosité et l’enthousiasme d’un petit groupe de femmes de Niodior qui essaient de maintenir en vie ce savoir traditionnel, et pour la leçon qui montre comment un retour à des techniques durables du passé peut ouvrir la voie à un avenir plus sain.
Pour en savoir plus sur le projet, consultez le Projet Indigo.




